En amont de la Biennale Révélations, où ils seront exposés pendant D’Days, nous avons interrogé les binômes d’artisan d’art / designer de Péri’Fabrique, le programme D’Days de co-création soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller avec le territoire d’Est Ensemble Grand Paris et Les Ateliers de Paris. Suivez-nous dans les backstages de Péri’Fabrique 2017. Du design, des métiers d’art et du love !

Maïté Tanguy, tisserande réputée, nous ouvre les portes de son atelier. Avec la designer Marta Bakowski, elles nous racontent l’histoire du paravent tridimensionnel Cache Cache. Une collaboration complice haute en couleur !

D'Days

Maïté, pouvez-vous vous présenter ?

Maïté Tanguy 

Je suis designer textile, je fais du tissage. Je travaille sur des créations personnelles, pour la haute couture et maintenant pour le design. 

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Comment avez-vous commencé ce métier ? 

Maïté Tanguy

À l'âge de 30 ans, j’ai intégré l'A.N.A.T, Atelier National d'Art Textile, sous la direction de Geneviève Dupeux et avec une bourse de la SEMA (Société d'encouragement aux métiers d'art) située aux Gobelins.

Ensuite, j'ai ouvert une petite boutique rue Daubenton pendant 9 ans. La boutique était bleue, parce que je suis bretonne alors naturellement j'adore le bleu ! Je me suis ensuite installée ici, rue d'Alésia, car je n’avais pas de temps pour créer à la boutique, j'étais en contact permanent avec les clients. C'est ici que j'ai rencontré la haute couture. J'ai tissé pour Lacroix, Balenciaga, Céline, Bouchra Jarrar avec laquelle j'ai collaboré pour 11 collections de Haute Couture... 

Récemment Proenza Schouler m'a contacté des États-Unis. Ces maisons me demandent des pièces tissées à la main, des vestes, des petits tops, pour les défilés et parfois pour de la production, comme avec Balenciaga et Céline par exemple. Dans ces cas-là, je dois monter une équipe, sinon je ne peux pas assurer seule. Il faut compter au moins 120 heures de travail par pièce, voire 200 heures. 

Aujourd’hui, je fais aussi des expositions et des concours d’art textile. C'est différent mais ça me passionne. J’expérimente d’autres choses.

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Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ? 

Maïté Tanguy

Les couleurs. Quand j'ai vu la carte de couleurs, je me suis dit que je voulais tisser pour toutes les utiliser. Depuis, c'est une vraie passion. 

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Et toi Marta, quelle est ton activité ?

Marta Bakowski

Je suis designer d'objet et de mobilier. Pour moi le design a commencé assez tôt, à l'époque où je faisais encore mes études en prépa à Paris. Puis j'ai passé les concours à la Saint Martins en Angleterre et j’ai commencé mes études de design là-bas. J'ai continué en master au Royal College of Art. Durant cette période, j’ai eu l’occasion de travailler sur différentes collaborations, des expositions, des installations.

Juste après Londres, je suis partie à Berlin deux ans où j'ai travaillé avec Hella Jongerius, qui est une designer hollandaise, de grande renommée puisqu'elle est maintenant directrice artistique chez Vitra et chez Danskina. Cela a représenté un tournant parce que je faisais déjà du design expérimental à l'époque, avec un grand intérêt pour la couleur et la matière, et cette expérience chez elle a confirmé cette passion.

De retour à Paris, j'ai monté mon propre studio, parce que je ne rentrais dans aucune « case » parisienne et que j'avais besoin de créer mes propres règles, mon propre univers. J’ai choisis instinctivement de travailler la couleur et la matière, deux éléments qui normalement sont considérés comme une étape de finition, et qui allaient devenir un point de départ pour tous mes projets.

La plupart du temps, mes projets commencent par une curiosité personnelle pour une technique que je ne connais pas et que j'approche sans contraintes, avec liberté. Donc j'oscille entre l'artisanat et le design industriel, avec des projets éditée dans plusieurs maisons comme Roche Bobois avec le luminaire Rays qui a gardé un tissage fait main en France, Ligne Roset avec le tapis Maquis en laine tuftée main également, La Chance avec des luminaires en tôle perforée et des papiers peints métallisés. En parallèle, je suis aussi coloriste dans une entreprise qui fait de la maquette, et où nous développons des couleurs en peinture industrielle. Tout se recoupe.

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Donc, ton sujet de prédilection est la couleur ?

Marta Bakowski

Oui, la couleur, et l'expression tactile des matériaux. Je n'ai pas de technique de prédilection, je n’ai pas de couleur préférée, chaque matière a son langage.

Cette collaboration grâce à Péri’Fabrique est très intéressante parce qu'avec Maïté je découvre le langage du fil. Avec le béton par exemple, qui est un matériau assez brut du BTP, j'ai réussi à créer quelque chose de très féminin et de très subtil, grâce à la couleur. C'est pluridisciplinaire.

La dernière chose que j'ajouterais, c'est que par rapport à mon éducation en design industriel, où l’on travaille avec des éditeurs qui produisent à la chaîne en très grandes quantités, il y a un challenge supplémentaire : comment apporter cette chose magique dans l'artisanat qui est le travail de la main et qu'on n'a plus dans le design industriel ? Je me donne un peu comme mission de ramener justement toutes les richesses présentes dans l'artisanat dans le design industriel. 

D'Days

C’est important pour toi de participer à la création lorsque tu collabores avec un artisan ? 

Marta Bakowski

Oui, l'idée est de faire une cocréation. J'ai réalisé un projet qui s'appelait "Design for Peace" en Afrique avec des artisans Touaregs. C’est un peuple qui me fascine, avec une culture incroyable. On a travaillé pendant près de sept semaines avec ces gens, on a découvert des savoir-faire incroyables, sur du cuir, sur des calebasses, sur du fil de nylon... Tout se répondait, le contexte dans lequel on travaillait et le mode de vie des Touaregs ressortait dans les pièces. Humainement aussi, il en ressort quelque chose de fort, c'est vraiment enrichissant.

D'Days

Pouvez-vous nous présenter votre création pour Péri’Fabrique #6 ?

Maïté Tanguy

D'abord, nous nous sommes rencontrées, on a vu chacune nos propres créations, et après on s'est dit qu'on allait commencer par les matières. Marta est venue avec toutes ses matières, moi aussi, et finalement tout s'est rejoint. C'était incroyable. 

Marta Bakowski

C'est à dire qu'on savait qu’il fallait partir de la matière première, pour nous cela n'avait aucun sens de commencer par designer quelque chose. C'était intéressant puisque moi je suis arrivée avec des cordes, des trucs très industriels, des couleurs franches, pétantes. Chez Maïté, il y avait des choses beaucoup plus subtiles, des transparences.

Maïté Tanguy

J'ai commencé à créer des échantillons, pour partir de quelque chose, et on a continué à réfléchir là-dessus toutes les deux.

D'Days

Et vous avez donc créé un paravent ?

Marta Bakowski

Oui. Je voulais essayer de sortir le tissage de son cadre, de son format rectangulaire pour lui donner vie. Les recherches ont donc d’abord tourné autour de formes très vagues, puis très rapidement, au fur et à mesure de nos discussions, j’ai voulu essayer quelque chose qui pourrait flotter, une composition avec plusieurs formes géométriques. Peu à peu est née l’idée des écrans, des structures tissées.

Maïté Tanguy

Nous sommes parties de l’idée des persiennes. 

Marta Bakowski

J'ai créé un mood-board avec énormément d'images de persiennes, de volets. Dans les échantillons de Maïté, il y avait des jeux de transparence, des histoires de jeu entre le devant et le derrière.

La pièce est un module de trois séparateurs d'espace mais qui fonctionnent comme un groupe. Ils ont chacun un caractère graphique différent et en même temps qui se répondent tous les trois, au niveau de la couleur et au niveau de l'aspect graphique.

J'avais besoin d'avoir un élément tridimensionnel, le tissage en réalité c'est un tissu à plat, il faut pouvoir le former. Nous avons choisi de rester sur quelque chose de relativement plat, mais on a voulu tisser des matières qui allaient apporter une structure aux pièces. Nous avons donc ajouté des tiges, des tasseaux, des éléments comme un vieux store qu'on a récupéré avec des baguettes en bambou. Ces éléments ne sont pas très imposants, mais déjà ils structurent le tissage et créent un ensemble très graphique qui va permettre à l’œil de circuler de manière agréable dans la composition. 

D'Days

Quel est le nom du paravent ? 

Marta Bakowski

"Cache-cache", ou "Seek and hide" en anglais. Il y a l'idée du couvert, découvert. 

Maïté Tanguy

De la transparence. 

Marta Bakowski

Cacher, montrer. C'est très subtil, mais il y a beaucoup d’éléments imperceptibles, comme le nylon rose, on ne le perçoit presque pas, et pourtant ce que disait Maïté très justement, on le ressent. C'est pareil pour le lurex, on va l'inclure dans une pièce mais on ne le verra pas, il va juste apporter un léger satiné avec un rendu tantôt vert, tantôt rose.

Maïté Tanguy

Ça donne un peu plus de vie, ça fait vibrer l’objet. 

Marta Bakowski

Il y a énormément de jeux de perception, c’est presque comparable à la problématique des pointillistes en peinture. Il y a une chose à laquelle nous avons beaucoup réfléchi, c’est la façon dont la couleur joue selon la distance à laquelle on l'appréhende. Évidemment, dans le cadre de l'exposition, on entre dans un espace, on voit la pièce de loin, elle va avoir une dominante de telle couleur, mais plus on se rapproche, plus on entre dans les détails et dans la perception de toutes les petites nuances qui font que la pièce vibre et a son caractère. Cela explique le "cache-cache".

D'Days

Maïté, qu’avez-vous apprécié dans le travail de Marta ?

Maïté Tanguy

J'ai tout de suite adoré ses structures qui sont très simples mais parfaites. Tout est juste dans ce que Marta fait. Nous nous sommes bien entendues très rapidement.

Les couleurs aussi, je vous ai dit que j’aimais bien le bleu et Marta avait plein de choses bleues ! J’ai pensé que Marta m'apporterait justement ce que je n'avais pas. Parce que moi je créé des tissus certes, mais ensuite qu'est-ce que j'en fais ? Je ne fais plus de vêtements, pourtant j'ai quand même l’œil de la structure, parce que j'ai été mariée avec un architecte d'intérieur. Ceci explique cela. Donc Marta m'a rapidement rappelé une certaine zone de confort.

Marta m'apporte beaucoup, parce que moi j’ajoute beaucoup de matières, de couleurs, et Marta me calme. Cela ne veut pas dire qu’il y en a moins, mais que le rendu est plus tranquille, parce qu’effectivement cela doit entrer dans un univers et dans cet univers, il y a l’œil qui regarde. J'ai beaucoup appris avec Marta, sur le fait que l’œil n'a pas besoin d’autant, l’œil doit pouvoir se reposer aussi. Il faut beaucoup de subtilité. Et cela, Marta m’a aidé à le construire.

D'Days

Et toi Marta, qu’est-ce qui t’as plu dans le travail de Maïté ?

Marta Bakowski

Je suis d'accord avec Maïté, on se complète beaucoup. Dès le départ, Maïté a eu cette sensibilité de couturière et quand elle voit un fil, elle arrive tout de suite à se projeter dans ce qu'il va apporter. Je reprends cet exemple du lurex, parce que ça m'a marquée : quand on a commencé à l'inclure dans l’un de nos échantillons, c'était comme avoir ajouté une épice. On avait le plat, on l'avait cuisiné, mais il manquait juste cette petite épice et j'ai l'impression que c'est le même principe pour tous les tissages.

Le tissage est une composition très subtile, et ce que j'adore c'est que nous avons réussi à trouver un équilibre entre le côté très poétique de Maïté dans son tissage, car elle laisse beaucoup de place à son instinct, et mon côté très structuré.

Je pense que ce que j'apprécie beaucoup c'est cette générosité qu'il y a dans la création tout simplement, car il en faut. C'est une bataille qu’il faut ramener sur le premier plan. 

D'Days

Comment s'est passée votre collaboration ?

Marta Bakowski

Le début de la collaboration, après la rencontre, ce fut une sorte de brainstorming. Ensuite, pendant que Maïté travaillait les échantillons et le tissage, je travaillais le dessin, la recherche de proportions et de formes. Puis, nous nous retrouvions de manière régulière, elle me montrait ce qu'elle avait fait et inversement, nous construisions un nouveau terrain commun et nous repartions de plus belle. C'est beaucoup de travail où l’on se sépare pour se retrouver.

Maïté a eu besoin de travailler seule parfois, et c'est compréhensible, il y a énormément de calculs à faire. Le tissage est un métier où l’on a besoin d'avoir un temps de concentration qui est très important, sinon on se perd. 

Maïté Tanguy

Oui, il faut se concentrer. Il y a une certaine mathématique à respecter, et ensuite il faut sentir ce que l’on va dire, cela devient un langage par la suite.

D'Days

Sur quels autres projets travailles-tu en ce moment, Marta ?

Marta Bakowski

Pour l'instant j'ai mis certaines choses de côté parce que je souhaite me concentrer sur mon projet de bétons 'Cosmos Concrete'. Je travaille en dehors de Paris avec une entreprise qui fabrique des clôtures en béton et qui sera chargée de la production. Je suis aidée par Patrice Cassol un artisans du béton très talentueux et plein de ressources et de mon compagnon qui a été d'une grande aide sur la logistique et le développement du projet. C’est long parce que le béton est un matériau très particulier dans un milieu assez masculin, donc quand je suis arrivée dans ce milieu-là, il m’a fallu un petit moment pour m'imposer en tant que femme. Mais la curiosité pour mon projet l'a emporté!

Il y a aussi un projet qui s'est lancé avec un éditeur danois qui s'appelle Korridor Design, et nous sommes en train de développer des centres de table en céramique, donc un nouveau matériau à découvrir pour moi et qui s'annonce très excitant.

Enfin, on m'a proposé un projet de workshop avec des artisans du cuir en Italie qui sont surtout spécialisés dans la maroquinerie. Le but est de développer une plateforme d'innovation dans laquelle mon rôle sera de repousser les limites du matériau et des Savoir-Faire en accompagnant les artisans pendant une semaine. Affaire à suivre!

D'Days

Et vous Maïté, vous avez d'autres projets en ce moment ? 

Maïté Tanguy

Le premier est une exposition à Biarritz ans le cadre de Quilt en Sud, c'est un peu comme l'Aiguille en fête à Paris, où il y a des stands d'exposants et donc d'artistes. Et j'attends des nouvelles de Proenza Schouler. 

Marta Bakowski

Tu attends des nouvelles de l'Uruguay aussi. 

Maïté Tanguy

Oui, j'ai participé à un concours, je devais créer une pièce sur le thème était le carnaval, le cirque. Je dois envoyer la pièce en Uruguay et en général je suis mes créations. J'ai été au Costa Rica, au Pérou, en Bolivie, au Venezuela de cette façon. Il y a des pièces qui sont parties à Buenos Aires et maintenant celle-ci va peut-être partir en Uruguay. Donc je voyage un peu ! J'ai aussi des projets d'exposition au Japon pour l'année prochaine au mois de mai. Je donne aussi des cours depuis 34 ans à Vanves. Ce sont des ateliers d'expression et de tissage. J'aime beaucoup, car j'ai besoin de transmettre aussi. Donc je fais beaucoup de choses à la fois.

D'Days

Oui, vous avez toutes les deux un emploi du temps bien chargé.

Maïté Tanguy

Entre les expositions, les commandes, le reste... Moi j'ai l'âge de la retraite, mais je continue. 

D'Days

C'est vrai que ça ne concerne pas la passion, la retraite…

Maïté Tanguy 

Non, pas du tout !

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Découvrez Péri’Fabrique #6 au Grand Palais pour Révélations, du  jeudi 4 mai au dimanche 7 mai de 10h à 20h et le lundi 8 mai de 10h à 19h.

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