D’Days attache une importance particulière au soutien et à la visibilité des écoles. En leur offrant une programmation dédiée et en les invitant à exposer au sein du Festival, nous nous faisons écho de cette nouvelle vague de créatifs. Ce focus sur les écoles est l’occasion de donner la parole à l’éditeur Bernard Chauveau qui, depuis 2015, a débuté une collaboration de coédition avec les étudiants de l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims (ESAD). Un entretien qui fait la part belle aux jeunes designers !

D'Days

Pouvez-vous nous parler des activités de Bernard Chauveau Édition ?

Bernard Chauveau

Notre maison a été créée il y a près de 15 ans. Elle rassemble plusieurs activités avec, au départ, l’édition de livres : livres d'art, catalogues, beaux-livres sur la création contemporaine, c’est-à-dire les arts plastiques, le design, l’architecture et les arts décoratifs. Progressivement, le métier s'est prolongé avec la réalisation d'éditions limitées : livres de têtes, mais aussi multiples et objets avec des artistes plasticiens, des designers et des créateurs. Pour le design, nous nous intéressons spécifiquement à ce que l’on appelle le « design d'auteur ». Les pièces sont réalisées en petites série, entre 5 et 15 exemplaires, et s’apparentent vraiment à un travail d'artiste, de création.

Aujourd'hui, notre métier couvre un champ d'action qui va de l'édition papier à l'édition d'objet, avec le même point commun : il est toujours question de création contemporaine, et d’un travail original avec des artistes vivants.  C’est notre ligne éditoriale et la vocation de notre maison avec l’objectif ensuite de diffuser et promouvoir ces créations.

Il y a des croisements qui nous plaisent dans cette activité car elle nous permet de travailler avec de mêmes artistes, ou designers mais de différentes manières, sur différents supports. Par exemple, on a réalisé plusieurs livres avec le designer David Dubois, sur son travail à la Villa Noailles, au CIAV (Ndlr : Centre International d’Art Verrier à Meisenthal), à la Galerie kreo ; et nous avons également édité des objets en verre de ce même designer avec Meisenthal ou avec le CIRVA (Ndlr : Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques). De la même manière avec François Azambourg. Nous avons publié des livres sur son travail et nous collaborons avec lui pour des objets en verre ou même des bijoux.

D'Days

Vous avez une approche particulière de l'édition croisant ouvrages imprimés, objets de design et œuvres d'art, comment définiriez-vous votre métier ?

Bernard Chauveau

Notre métier est véritablement transversal. Ces deux démarches sont très proches mais ne s’expriment pas dans les mêmes périmètres, ou territoires, ni de la même manière pour les livres ou les objets. Pour les livres, nous avons un diffuseur qui les présentera en librairies. Pour les objets, nous avons une activité qui s'approche davantage de celle d’une galerie. Dans celle-ci nous produisons les pièces et objets de créations qui seront montrés sur des salons et foires d’art contemporains (Fiac, Révélations, Art Paris, Art Brussels, D’Days…) pour être présentés aux collectionneurs. Lorsque certaines pièces ont vraiment un intérêt majeur sur le plan de la création, nous essayons de les proposer pour les acquisitions d’institutions afin qu’elles puissent ensuite rester dans les collections publiques.

Depuis maintenant un an, nous avons ouvert un espace showroom dans Paris qui permet de montrer certaines de ces créations, de faire des rencontres avec des artistes ou des créateurs.

D'Days

Justement, comment rencontrez-vous ces créateurs ou ces artistes ? Comment les sélectionnez-vous ? 

Bernard Chauveau

Nous contactons certains artistes dont nous aimons le travail et que l'on va solliciter et d’autres qui viennent directement à nous. Mais dans tous les cas y a toujours une rencontre comme point de départ de l’histoire.

En général, pour nous, ce qui est très important dans la façon de décider, c’est la possibilité de mettre en œuvre un projet spécifique qui fera sens pour le créateur, pouvant lui ouvrir un champ d'expérimentation nouveau, ou un matériau, non encore exploré ou utilisé.

Par exemple, nous avions demandé à François Azambourg de collaborer avec nous pour réaliser une ligne de bijoux, ou objets de corps. François n'avait jamais réellement réalisé ce type d'objets, il y pensait, mais ne s'était pas mis dans cette démarche. Cette collaboration a donné la collection "Penne" que nous avons présentée, il y a deux ans aux D’Days, avec le fameux collier de nouilles en argent, une façon de revisiter le collier de la « fête des mères ». Puis est venue la bague hélices, une bague cinétique, comme un petit mobile qui s’anime en fonction des mouvements de la main. C'était les premières créations en bijou du designer et cela lui a ouvert un champ nouveau de réflexion.

Cette démarche induit une part de risque pour le créateur qui va aborder un nouveau matériau, une nouvelle histoire. Mais nous aimons ces rencontres qui apportent une singularité dans la création.

D'Days

Et depuis les débuts de Bernard Chauveau édition, est-ce que vous avez constaté des évolutions dans le milieu, notamment par rapport à la place de l'auteur ? 

Bernard Chauveau

Les attentes du marché ont, je crois évoluées. Les collectionneurs et le public sont, aujourd’hui, de plus en plus sensibles à des créations singulières, des objets originaux qui viennent réenchanter le quotidien.

Ils recherchent des pièces qui vont s'inscrire comme des créations importantes dans le travail de l’artiste, qui font sens et dont on sait qu’elles marqueront son corpus d’œuvres.

On constate aussi que le public est très attentif à la part que va apporter l'artiste dans cette création. Le public attend quelque chose qui vienne en plus de la simple utilité ou de l'usage de ce qui est proposé, c’est-à-dire un supplément d'objet, sa capacité à être un objet poétique, présent, vivant.

D'Days

Depuis 2015, vous éditez les projets de jeunes étudiants de l’ESAD de Reims, pouvez-vous nous rappeler comment a débuté cette collaboration ? 

Bernard Chauveau

C'est un ensemble de faisceaux convergents. J'avais envie de prolonger ce travail d’accompagnement avec des designers sur des territoires nouveaux et jeunes. Je suis intéressé par ce qui se passe au niveau de la jeune création. Puis, il y a eu la rencontre avec Claire Peillod, alors directrice de l’ESAD de Reims, qui connaissait notre travail d’éditeur, et eux-mêmes faisaient déjà des éditions à l’école.

De cette rencontre est née une idée finalement simple : l'école est un vivier de jeunes créateurs, et, en parallèle, notre travail d'édition nous pousse à susciter des projets, à les identifier et les accompagner pour qu'ils deviennent une édition qui sera proposée à un public.

D'Days

Quel est l’objectif de ce partenariat ?

Bernard Chauveau

L’idée est de proposer à des jeunes de l'ESAD de le réfléchir, dans le cadre d’un projet ou d’une thématique, à comment passer du prototype à une pièce qui peut être éditée. Et du coup, ça devient pour eux une première visibilité, un premier pas sur le marché vers un public.

L’enjeu est aussi de repérer les étudiants qui prennent en compte l'ensemble de ces contraintes qui vont leur permettre d’aiguillonner ou de stimuler leur création. Entre un prototype et un objet qui sera édité à dix exemplaires, il y a de nombreuses étapes : des choix doivent être faits dans les matériaux ou les techniques, à cause des coûts bien sûr, mais aussi de la faisabilité et de la duplicité de l'objet.

Les montrer lors des D’Days leur permet d'avoir une première confrontation sans filet. Il s’agit d’une expérience qui est très forte pour eux et pour nous aussi.

De notre côté, l’objectif est de réussir à faire émerger un vrai design d'auteur, à leur faire développer un univers artistique singulier, à pousser l'expérimentation sur les matériaux et sur les formes, pour ensuite montrer des projets opérables et singuliers.

D'Days

Comment les projets se vendent-ils ? 

Bernard Chauveau

Certains se vendent plus facilement que d'autres, certains plaisent immédiatement, d’autres se laissent découvrir, c’est le jeu du marché. Notre travail est d’essayer de faciliter la mise en valeur par la présentation dans des salons ou des foires, et par une scénographie particulière, pour qu'il y ait une vraie rencontre avec un public et qu'il soit touché.

En deux ans, nos premières expérimentations ont été plutôt très satisfaisantes. On a eu un accueil positif et aussi des premières ventes. Je pense notamment à la réalisation du miroir de Bastien Mairet. C'est un miroir volte-face qui fonctionne comme un mécanisme de boite à musique d'intérieur. Il oscille très lentement et permet de faire jouer l'espace autour de vous. C'est une pièce qui nous a tout de suite beaucoup séduit et que nous avons présenté dans plusieurs salons : au salon Révélations, aux D'Days, auprès de collectionneurs… Plusieurs achats ont été faits par des personnes touchées par cet objet poétique, très décalé aussi. On s’est aperçu aussi que l’on avait ici un public plus large que le seul public des collectionneurs de design. C'était une très bonne surprise. Il y a eu aussi parmi ces premières créations celles de Geoffrey Pauchard ou Pan Biwei par exemple.

D'Days

Pour le Festival du Design des D’Days 2017, vous renouvelez ce partenariat, quels sont les projets qui seront présentés ?

Bernard Chauveau

Il y aura environ une petite dizaine de projets très divers. On présentera à la fois des objets comme des vases ou des lampes, également des suspensions et un travail de mobilier développé par deux designers.

On aura même un nouveau projet avec Bastien Mairet, ancien diplômé de l'ESAD. C’est intéressant de montrer que notre collaboration de coédition avec l'école ne s'arrête pas au moment où le diplôme est en poche. Il y a des histoires qui continuent après et ça c'est très important. Avec certains, nous allons prolonger la coédition ou les aider à développer d'autres pistes qui avaient été amorcées.

D'Days

Vous, en tant qu'éditeur, qu'est-ce que vous retirez de cette expérience ?

Bernard Chauveau

Je pense que tout le monde s'enrichit en fin de compte. Ce qui m’intéresse, en tant qu'éditeur, c'est aussi de pouvoir apporter au public une actualité neuve, fraîche, de la création contemporaine dans le domaine du design d'auteur.

Pour moi, c'est très intéressant de pouvoir mettre à côté d'un Azambourg, d'un Dubois ou d'un autre designer confirmé, un tout jeune dont on ne connait pas encore le nom, mais dont la création est repérée, et retient l'attention. Dans mon métier d'éditeur c'est très réjouissant, ça donne une transversalité, ça nous évite d'être dans un registre trop normé. Nous sommes aussi capables de faire le grand écart entre des personnes déjà installées et puis des tous jeunes émergents, pas encore connus.
La vente des pièces des designers connus nous aide aussi à développer le travail de ceux qui sont émergents et qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

D'Days

Quels conseils donneriez-vous aux futurs designers ?

Bernard Chauveau

Avec le design d'auteur, ce qui m'intéresse c'est la part de l'artiste qu'il y a dans le créateur designer. Donc, le conseil qu'on pourrait peut-être leur donner c'est de toujours penser, réfléchir l'objet au-delà de l'usage. Que peut-on apporter d'ordre poétique dans un objet, une création ? Quelle force évocatrice peut-on faire passer dans ce qui peut être à la fois un objet très présent, mais aussi par quelque chose qui se signale par sa capacité d'effacement ?

Je pense aussi qu’il est très important de s’intéresser, indépendamment de la technologie, à ce que va être la vie de l'objet. La technologie ne fait pas tout, elle sert aussi à mettre en œuvre des processus, des usages, des gestes, mais la vie de l'objet doit être pensée indépendamment de cette technologie.

Un autre conseil, serait de toujours penser à allier la simplicité et l’ingéniosité. Il faut se mettre à la place du public qui va être en face et qui va recevoir l'objet. Qu'est-ce que ma création va pouvoir changer, transformer ? Comment va-t-elle toucher ? Est-ce qu'elle va permettre de modifier certains gestes ? Est-ce qu'elle va permettre de voir différemment l'objet et de penser différemment ?

Dans un monde où l’on a des préoccupations environnementales, des préoccupations de développement durable, des préoccupations d'ordre économique, je pense qu’il est nécessaire d’avoir ces éléments en tête. Ce n'est pas un exercice facile, mais certains s'en sortent très bien et ont cette capacité d'apporter un plus tout en étant très près des préoccupations de la vie, de l'environnement. 

D'Days

En parlant de cela, selon vous, qui sont les nouveaux jeunes designers à suivre ?

Bernard Chauveau

Sans donner de nom, je vois déjà, dans les designers que l'on a montré ces deux dernières années aux D’Days des objets qui sont étonnants et qui apportent cela. Et bien sûr, il y a des designers déjà installés et qui sont reconnus pour ça, comme David Dubois ou François Azambourg. Leurs créations ont la capacité de déplacer les choses, de les décaler, tout en étant dans des préoccupations très précises du quotidien. Je pense que pour de jeunes designers, ce sont des vrais modèles. 

/////

L’exposition « ESAD de Reims / Bernard Chauveau Édition » sera présentée au Musée des Arts décoratifs du 2 au 14 mai 2017.

Cette année, D’Days, avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès, invite une quinzaine d’écoles à s’inscrire au cœur de la programmation du Festival.Retrouvez toutes les expositions des écoles dans la liste ci-dessous ou sur la page programme.

Crédit photo portrait : Olivier Dion

Partager

En lien

KEEP IN TOUCH