En amont de la Biennale Révélations, où ils seront exposés pendant D’Days, nous avons interrogé les binômes d’artisan d’art / designer de Péri’Fabrique, le programme D’Days de co-création soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller avec le territoire d’Est Ensemble Grand Paris et Les Ateliers de Paris. Suivez-nous dans les backstages de Péri’Fabrique 2017. Du design, des métiers d’art et du love !

Nous faisons escale à Pantin à l’Atelier Sauvage pour discuter avec Paul Demarquet et Albane Salmon, ébénistes et Marie de Lignerolles, designer. Ils nous en disent plus sur le paravent Moeraki. Des couleurs, du bois, de la bonne humeur & une pluie de compliments : it’s a match !

D'Days

Bonjour ! Pouvez-vous vous présenter ?

Marie de Lignerolles

J'ai débuté en design textile à Olivier de Serres puis j’ai continué à l'ENSCI pour devenir designer industriel. J’ai travaillé pour différentes marques : le BHV pour qui j’ai dessiné des lampes, un peu de mobilier et des collections d’art de la table. J’ai travaillé avec la direction artistique de Monoprix, puis avec celle d’Hermès, et c'est à ce moment que j'ai rencontré Chantal Granier. Suite à cette rencontre, j'ai travaillé en interne pour Hermès Horizon, où je m’occupais de la partie décoration intérieure et illustration.

Après un long congé maternité à l’arrivée de mes jumeaux, j’ai pris du recul et j’ai décidé de travailler en freelance. J’enseigne aussi la couleur à l'Académie Charpentier, à Paris, pour les formations d’architecture intérieure.

D'Days

Et vous Paul et Albane, quelle est votre activité avec Atelier Sauvage ?

Paul Demarquet

Albane et moi, nous sommes ébénistes de formation, même si aujourd'hui nous ne faisons plus vraiment d’ébénisterie puisque nous travaillons essentiellement du bois massif, cela se rapproche davantage de la menuiserie. Ce qui nous intéressait le plus dans le bois, outre le travail de plaquage, c’était l’aspect sculptural et volumineux.

Nous nous sommes rencontrés lors de notre formation en cours du soir à l'École Boule et il y a un an et demi, nous avons créé notre atelier. Nous produisons quelques pièces de mobilier, que l’on dessine et réalise nous-même. On travaille surtout pour des restaurants, des lieux spécifiques.

D'Days

Donc, votre matériau de prédilection est définitivement le bois ?

Paul Demarquet

Oui, le bois massif. Parfois, on peut l'allier avec d'autres matériaux. Il nous est arrivé de faire des expérimentations avec du béton, du métal, du verre, du cuir. On ne veut pas se limiter au bois, c’est intéressant pour nous de jouer avec d'autres matières, même si ces dernières sont toujours annexes par rapport à la place du bois dans nos travaux. On aspire peut-être à plus de collaborations avec des artisans qui ont des savoir-faire spécifiques, comme la céramique par exemple.

D'Days

Et toi Marie, tu as un sujet de prédilection autre que la couleur ?

Marie de Lignerolles

Je dirais la lumière, mais j’aime expérimenter sur des sujets très variés.  J’ai d'ailleurs réalisé beaucoup de lampes quand je suis sortie de l'ENSCI, parce que la lumière permet d'avoir une approche très plastique, beaucoup moins froide que lorsque l'on travaille le mobilier par exemple.

J'aime beaucoup la céramique aussi. Ce qui m'intéresse également, c'est la fabrication locale et le travail de la main. Comment faire en sorte de se placer à contre-courant d'un système qui fait que tous les six mois nous sommes censés avoir envie d'acheter un autre objet ? Car ce système est pour moi vraiment incohérent.

D'Days

Pouvez-vous nous présenter votre création pour Péri ’Fabrique #6 ?

Marie de Lignerolles

Au départ, on a voulu expérimenter. Je me rappelle d'ateliers de projets avec François Azambourg à l'ENSCI où l’on expérimentait, et c'est en expérimentant que l’on trouvait le projet. J'aime beaucoup cette façon de procéder. C'est vraiment agréable de commencer par travailler avec ses mains. C’est ainsi que nous avons commencé par faire plusieurs essais avec la couleur.

Albane Salmon

Ensuite nous avons choisi la teinte parce qu'elle permettait d'allier la couleur et les effets de matières du bois, contrairement à la peinture. On a donc testé différentes manières d'appliquer la teinte, en se demandant surtout quelles étaient celles qui n'étaient pas exploitées. 

Marie de Lignerolles

L’objet final, le paravent, nous avons mis un peu de temps à le trouver.

Paul Demarquet

Oui c'est vrai, car nous étions trois à devoir se mettre d'accord ! C’est compliqué d'allier les styles et les goûts de chacun. 

Marie de Lignerolles

Il fallait que l’on puisse se retrouver tous les trois dedans. Le support le plus logique pour valoriser les grands aplats de couleur, c'était un paravent. Au fond, c'est presque comme un tableau qui nous offre une multitude de faces donnant à voir les plus belles expérimentations que l'on aura faites. Bien sûr, il ne s'agissait pas uniquement de choisir les 8 expérimentations qui nous plaisaient. Il fallait avant tout aboutir à un objet cohérent. Pour ce qui est de la forme, nous l’avons imaginé plus comme un objet hybride, presque à la limite entre un paravent et une cloison, pour lui donner une dimension un peu plus architecturale. 

Paul Demarquet

Ce qui était important aussi, c'est que ni Marie ni Albane ou moi n’étions intéressés par l’aspect très technique de l’objet. Beaucoup d’ébénistes sont attirés par la mécanique, intégrer des systèmes de rotation très complexes, etc. Nous étions tous davantage portés par l’esthétique, la présence de l’objet dans la pièce. Le paravent est fixe, alors que la plupart ont des pans articulés. La technique est vraiment mise au second plan, derrière un travail beaucoup plus artistique.

Albane Salmon

Il y a aussi une grosse inspiration qui vient du textile. Sur le panneau principal, l'expérimentation que l’on a choisi de mettre en valeur est une technique de trempage des morceaux de bois dans la teinte : la structure du bois fait que, par capillarité, la teinte remonte et sort aux endroits où les vaisseaux sont sectionnés sur la planche. Donc, plus la fibre du bois est droite, plus la teinte va ressortir haut et c'est ce qui donne cet aspect de teinte qui "fuse". Nous sommes partis de ce point en nous disant que l’on pouvait reproduire sur le bois un effet que le tissage crée habituellement. Le paravent se construit notamment autour de ça. On fait fuser la teinte au maximum, puis on l’arrête de manière très nette.

Marie de Lignerolles

Le coté magique de cet effet de fusion, c'est qu'il ne s'agit pas d'une application. C'est impressionnant de voir à quel point la couleur ressort de la matière et la valorise. Nous allons travailler cela sur l’une des ailes du paravent, puis nous allons ajouter quelques applications pour compléter le motif et c'est là effectivement que l’on retrouve la logique textile.

D'Days

Comment se passe votre collaboration ? 

Marie de Lignerolles

C'est terrible, on s'engueule tout le temps ! (rires)

Albane Salmon

Nous nous sommes beaucoup vus, nous avons beaucoup discuté et nous n’avons pas séparé les rôles, chacun apportait quelque chose à chaque étape.

Nous sommes même allés chercher le bois en Bourgogne avec Marie, et elle a mis la main à la pâte en portant avec nous les planches, comme tout bon ébéniste ! Il n’y a vraiment pas eu de séparation des rôles. 

Paul Demarquet

Oui, ce n’est pas le processus du designer qui arrive avec un dessin puis nous, les artisans, qui devons le réaliser, sans que Marie ne mette un pied dans l'atelier ! La première chose que l’on a faite, c'est sortir toutes les teintes que l’on avait et tout essayer.

Marie de Lignerolles

Ces expérimentations à trois étaient très intéressantes. Nous avons chacun des savoir-faire différents et complémentaires, donc la meilleure chose était d’avancer ensemble et non chacun de notre côté.

Je reviens un peu sur ma formation à l'ENSCI mais c'est justement cela que l’on apprend là-bas, on apprend à participer. C'est ça la logique, travailler ensemble, il n’y en a pas un seul qui décide.

D'Days

Qu'est-ce que vous appréciez dans le travail de l'un et de l'autre ?

Albane Salmon

Marie a cette capacité à synthétiser des informations et nos envies qui partent dans tous les sens. Elle a réussi à rendre compte du côté structural de l’objet, qui laisse place à la matière et qui se détache de la technique pour s’attacher davantage à la forme. L'Atelier Sauvage s'y retrouve. Elle connait aussi la subtilité des couleurs. C'est un aspect qui nous intéresse beaucoup dans notre travail mais que l’on n’avait pas eu le temps de développer jusqu'à maintenant.

Paul Demarquet

C’est toujours agréable de travailler avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes compétences que soi, c'est même assez impressionnant. On ne réfléchit pas du tout de la même manière et nous, quand on aborde un objet, nous n’avons pas cette capacité de projection qu’à Marie, cette articulation fondamentale entre toutes les composantes. Toi Marie, tu sais que tu veux réaliser telle ou telle chose et tu arrives à synthétiser toutes tes envies dans un objet. Et je pense que le travail du designer, c'est essentiellement ça. 

Marie de Lignerolles

Oh la la, c'est beau ce que tu dis, je suis gênée ! (rires)

Paul Demarquet

À toi maintenant ! Et tu n’es pas obligée d’être sympa !

D'Days

Ah si, j'ai demandé : ce que « vous aimez dans le travail de l’autre » !

Albane Salmon

Oui c'est vrai Marie, on n’a pas encore dit ce que l'on n’aimait pas ! (rires)

Paul Demarquet

Je sais ce que Marie a moins aimé dans notre travail d'ailleurs : notre envie de brutalisme !

Marie de Lignerolles

Oui c'est vrai, je me suis demandé au début comment nous allions faire ! Il fallait trouver un terrain d'entente. Je n'étais pas contre cette envie de brutalité mais c'est vrai que lorsque l’on réfléchit à un projet, on a des envies et forcément nous n’imaginons pas la même chose. Mais le paravent a permis de garder cette dimension monumentale, puissante et brute, en même temps avec une certaine élégance.

Personnellement, quand j'ai regardé leur site Internet je me suis dit qu’ils étaient doués. C'est encore difficile pour moi de différencier le rôle de l’un et de l'autre d’ailleurs, je ne sais pas toujours qui a fait quoi. Ils ont de très bonnes compétences techniques, notamment au niveau du travail de précision tout en étant capables de faire des belles choses, fabriquer de belles formes. Albane est impressionnante car elle ne lâche rien dans les étapes de fabrication. S’il faut refaire, elle n’hésite pas. Elle est très pointue techniquement, Paul aussi, mais je lui sens la fibre d'un designer. D'ailleurs tu t'es interrogé à un moment, non ?

Paul Demarquet

Oui, c'est vrai que le design m'a toujours plu. Mais j’ai réalisé que ce que je voulais réellement faire, c’était fabriquer avec mes mains, et ce n’est pas l’essence même du métier de designer. Donc j’ai pensé que je pourrais toujours apprendre à dessiner plus tard, alors qu’une formation dans l’artisanat je ne pouvais pas la faire n’importe quand.

Marie de Lignerolles

Je trouve que Paul et Albane sont des personnes entières, à la fois dans leur travail et dans la vraie vie. Ils s’investissent complètement dans le projet, ils aiment cette matière, ils vivent pour ça et je trouve cela vraiment beau. Ils ont fait des choix difficiles, démarrer une boîte ensemble, chercher des projets, peu de personnes oseraient faire ça aujourd'hui et c'est quelque chose qu'il est important de saluer, à mon sens. Et puis ils ont une joie de vivre, on a beaucoup ri, c’était sympa.

Paul Demarquet et Albane Salmon

Toi aussi, et c'est pour ça que l’on t'a choisie !

D'Days

Que de compliments ! 

Paul Demarquet

La question ne s’est pas vraiment posée lorsque l’on a rencontré Marie, elle était souriante elle aimait la couleur, elle avait un riche parcours professionnel. On avait vraiment envie de travailler avec elle.

Marie de Lignerolles

Quand on s'entend bien, on fait de belles choses je pense. On arrive à dire plus facilement ce qui nous plaît ou ce qui nous plaît moins, c’est ce qui fait la réussite d’un projet.

D'Days

Votre actualité pour 2017 ?

Albane Salmon

Nous avons quelques projets hypothétiques en ce moment, on ne peut pas vraiment en parler. Nous allons essayer de faire davantage de création, notre temps est partagé entre les commandes qui nous font vivre et les créations, qui nous font vivre éventuellement à long terme mais pas à court terme ! Quelques collaborations sont à venir : nous allons peut-être faire un objet pour l'Atelier Singulier, qui est une petite maison d'édition. Nous allons nous former au tournage aussi. On va sûrement essayer de faire le concours de la Ville de Paris, le Prix de la Création. 

Marie de Lignerolles

Je vais continuer à donner des cours, je vais aussi retravailler sur une collection de luminaires, d'ici un ou deux mois peut-être. Je vais continuer à faire des illustrations pour Hermès, et potentiellement un travail de design pour les Compagnons du Devoir, qui reste à confirmer. C’est déjà assez intense pour moi, mes jumeaux n’ont que 17 mois !

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Découvrez Péri’Fabrique #6 au Grand Palais pour Révélations, du  jeudi 4 mai au dimanche 7 mai de 10h à 20h et le lundi 8 mai de 10h à 19h.

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