En amont de la Biennale Révélations, où ils seront exposés pendant D’Days, nous avons interrogé les binômes d’artisan d’art / designer de Péri’Fabrique, le programme D’Days de co-création soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller avec le territoire d’Est Ensemble Grand Paris et Les Ateliers de Paris. Suivez-nous dans les backstages de Péri’Fabrique 2017. Du design, des métiers d’art et du love !

Poursuivons les déambulations dans les ateliers d’artisans Péri’Fabrique avec l’interview de Jean-Baptiste Martin et Vincent Farelly, éditeurs de papiers dominotés qui collaborent avec le designer Jules Levasseur. Dans l’atelier d’Antoinette Poisson nous avons découvert un savoir-faire subtil et délicat. Le trio nous raconte l’histoire du Paravent Gallion.

D'Days

Vincent et Jean-Baptiste, pouvez-vous présenter Antoinette Poisson ?

Vincent Farelly

Jean-Baptiste a fait la Sorbonne, Julie (Ndlr : Julie Stordiau, la fondatrice avec Jean-Baptiste et Vincent) et moi avons étudié à l'Institut National du Patrimoine, département des restaurateurs. On était à notre compte chacun de notre côté et lors d’un chantier en commun, nous devions reconstituer des pans de murs lacunaires, il nous manquait de la matière et il se trouve qu’il s’agissait de papier dominoté. Nous avons longuement cherché un fabricant qui puisse imprimer des papiers avec une matière particulière, du papier pur chiffon fait à la main. Comme nous n’avons trouvé personne pour répondre à cette demande, on a décidé de tenter l'expérience. Ça a été concluant, le rendu était superbe. Après réflexion, on s'est dit qu’on avait envie d’aller encore plus loin. On a alors décidé d'éditer ces papiers.

Le papier dominoté, c’est une tradition oubliée qui remonte au XVIIIème siècle, surtout entre 1720 et 1760, et qui est liée aux imprimeurs d'images pieuses, à l’imagerie populaire. À cette période, ces papiers étaient utilisés pour décorer la maison : des intérieurs d'armoires, des alcôves, des couloirs... On a voulu reprendre cette idée. Une fois au mur, rien ne se répète vraiment, tout est imprimé à la main et peint au pochoir donc il y a de petites irrégularités qui se créent, cela participe à la beauté.

Jean-Baptiste Martin

Le papier dominoté est un art populaire assez moderne parce qu'avant on ne connaissait que l'impression sur étoffe ou sur des choses plus nobles. Et finalement l'impression sur étoffe a été interdite par Louis XIV car cela concurrençait les tisserands lyonnais, les manufactures royales. Les imprimeurs se sont donc tourné vers les papetiers afin de trouver un autre support que le tissu.

D'Days

Sur quels projets travaillez-vous ?

Vincent Farelly

On travaille principalement pour des décorateurs. Mais également avec des boutiques qui nous achètent des carnets ou du papier à la feuille qui est voué à être encadré. On collabore avec des marques, comme Dyptique ou Darphin. Le dernier projet en date est un packaging pour de la confiture parisienne avec une recette du « puit d'amour » qui sortira pour la fête des mères.

Jean-Baptiste Martin

On a aussi travaillé avec Dior pour une présentation de haute joaillerie. Ils voulaient un décor très XVIIIème tout en gardant les codes Dior. On nous sollicite pour retrouver l'univers du XVIIIème, mais sans abandonner l’art populaire. Il ne s’agit pas du style XVIIIème clinquant, parce que l'on voit les touches de pinceaux et l’impression à la main. Il y a le coté matière à la fois simple et précieuse. 

Vincent Farelly

C’étaient des matériaux simples à l'époque mais qui deviennent des matériaux luxueux aujourd'hui.

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Et vous Jules, pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?

Jules Levasseur

Je suis designer indépendant, diplômé de l'ESAD de Reims en 2013. Ce qui m'intéresse c'est de collaborer avec des entreprises qui ont des savoir-faire spécialisés. L'idée est de travailler sur les process : j'ai envie d'apporter de l'innovation, tant dans la production, que dans l’accessibilité à de nouveaux marchés. J'essaie de valoriser les métiers inconnus, comme certaines pratiques ouvrières, qui sont hors-champ de notre profession. J’aimerais me servir du secteur du design pour ouvrir un nouveau marché des entreprises et donc des métiers.

Je suis très soucieux de ce qui se passe sur notre planète et je me suis posé cette question : à quoi cela sert de faire de nouveaux objets ? Autant réunir les problèmes tant écologiques que sociaux, en se dirigeant vers des productions plus ciblées. On dit souvent que dans le design, c'est d'abord l'utilisateur qui prime. Moi je pars d'une fonction simple : une table, une chaise, des objets pour lesquels on ne va pas révolutionner l'usage ; par contre, l’important est de se focaliser sur les fabricants. En dessinant un objet, on peut choisir la façon dont il est fabriqué, on peut avoir un impact sur le travail de ceux qui fabriquent. Donc j'expérimente de cette façon, c'est une grosse ligne de fond.

À part ça, je n’ai pas de champ appliqué en soi, je fais des projets divers. Avec Antoinette Poisson il s’agit d’artisanat d'art, mais je peux autant travailler avec des entreprises qui sont plus industrielles, qui font du produit semi-fini.

D'Days

Pouvez-vous nous présenter votre création pour Péri ’Fabrique #6 ?

Jules Levasseur

L'idée était d’explorer de nouvelles choses, de présenter le papier dominoté sur un support que Jean-Baptiste et Vincent n’avait jamais expérimenté.

Dans cette collaboration, il y a un vrai travail d’unification : l'objet, le discours, l'histoire d’Antoinette Poisson et ce que l’entreprise véhicule. On a donc choisi de concevoir un paravent, un objet typique du XVIIIème siècle. Il s’agit d’un objet fragile, composé de grandes "voiles", inspiré des voiles de bateau. La pièce met en valeur toutes les techniques de l'entreprise.

Jean-Baptiste Martin

On va jouer sur des dégradés, une technique que l’on n’a pas l’habitude d’utiliser. On essaye de travailler le gainage sur la structure métallique et les tensions de papiers. Ce sont des procédés délicats, il y a des règles à respecter par rapport à l'humidification, au séchage, au collage…

D'Days

Quelles sont les techniques et les couleurs choisies ?

Jean-Baptiste Martin

Historiquement, il y a toujours eu deux tendances : les grands motifs floraux, avec des oiseaux, et les tout petits motifs. Les deux coexistent sur cette pièce. Nous avons gardé cette idée pour gainer toute la partie des mats qui tiennent la structure, avec des petits motifs. Au niveau des voiles, on travaille sur les deux types de motifs. Et on uniformise les choses en utilisant les mêmes tons, chauds et élégants : mordoré, ocre rouge, ocre clair... Le paravent doit s'inscrire dans un intérieur : il faut que cela plaise, on a donc privilégié des couleurs qui sont à la fois discrètes tout en étant présentes et élégantes. Ces tons reflètent bien notre image aussi.

D'Days

Quel est le nom du paravent ?

Vincent Farelly

Galion, comme un navire militaire du XVII-XVIIIème siècle à 3 ou 4 mats, qui transportait principalement des matériaux précieux en Espagne et au Portugal. Le fait de choisir des tons chauds, dorés, était un beau clin d'œil à cette fonction.

D'Days

Jules, qu'est-ce qui vous a plu dans cette collaboration ?

Jules Levasseur

On s'est tout de suite bien entendus, ce qui est un bon point. Au final, cette première expérience a abouti sur la possible création d'autres objets ensemble. Au début, par rapport à ma jeune expérience et à mon habitude de collaborer avec des savoir-faire plutôt issus de la construction, j'appréhendais de travailler avec un matériau aussi délicat. Mais c'était très enrichissant, autant la rencontre que la découverte de ce matériau.

D'Days

Vincent et Jean-Baptiste, qu’avez-vous apprécié dans cette collaboration avec Jules ?

Vincent Farelly

Ce que j'ai aimé ce sont les formes, qui sont pour nous inattendues. Ce sont des formes auxquelles on n’aurait jamais pensé et c'est quelque chose qui nous a plu. La transparence aussi.

Jean-Baptiste Martin

Nous avons rapidement senti une envie d'exploration de la part de Jules.

D'Days

Comment s'est déroulée la collaboration ?

Jules Levasseur

On a fait plusieurs allers-retours car nous ne travaillons pas très loin les uns des autres. Pour choisir l’objet, on a simplement observé ceux qui se trouvaient dans l'atelier d'Antoinette Poisson. On a d’abord réfléchi sur les principales qualités que l’on voulait donner à l’objet et cela a bien fonctionné. C'était vraiment un échange constant. Je m’occupais davantage des dessins de formes, quant au choix des motifs, je leur ai donné carte blanche. On s'entend assez bien, on se fait confiance. On a envie d'aller dans la même direction. 

D'Days

Quels sont vos projets pour 2017 ?

Jules Levasseur

Je rends une résidence avec l'entreprise Métal Déployé, que je vais pouvoir présenter début mai et peut-être en septembre pour la Design Week. On expose autant du néon à 30 centimes qu’un objet d'exception à plusieurs milliers d'euros.

Jean-Baptiste Martin

Outre la confiture parisienne Puit d'amour qui va sortir début mai, on conçoit un papier pour une exposition sur un peintre arlésien du XVIIIème, Antoine Raspal, au musée Fragonard de Grasse.

D'Days

Un dernier mot ?

Jean-Baptiste Martin

Nous sommes très contents d'avoir été approchés par D'Days, d’autant plus que nous n’avons jamais fait le salon Révélations. Nous sommes ravis de ces rencontres, notamment celle avec le design. Nous sommes plutôt proches des architectes et des décorateurs d'intérieur, mais pas des designers. Comme nous éditons nos objets de notre côté, fait main et en papier mâché, c'est essentiel de découvrir d'autres processus !

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Découvrez Péri’Fabrique #6 au Grand Palais pour Révélations, du  jeudi 4 mai au dimanche 7 mai de 10h à 20h et le lundi 8 mai de 10h à 19h.

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